« La feuille de route peut faire bouger les lignes »

Dr Christian Pout, ministre plénipotentiaire, président du Think Tank CEIDES.

Après plusieurs accords et en­ gagements pris par le gouver­ nement et la coalition rebelle AFC/M23 qui n’ont pas toujours été suivis d’effets sur le ter­ rain, y a-t-il espoir que la nou­ velle feuille de route signée en Suisse fasse bouger les lignes ? Il faudrait d’abord bien qualifier ce qui a été arrêté à l’issue des dis­ cussions tenues en Suisse du 17 au 21 août. Ce n’est pas un nouvel accord de paix, mais une feuille de route qui séquence les prochaines étapes de négociation et de mise en œuvre de l’Accord-cadre de Doha du 15 novembre 2025. Depuis 2024, les cadres de médiation se sont succédés, sans produire jusqu’ici une stabilisation durable du terrain : le processus de Luanda, l'accord de désescalade signé le 27 juin 2025 à Washington entre Kinshasa et Kigali, salué en son temps comme historique, puis les pistes de Nairobi, de Lomé et enfin de Doha. Cette multiplication des enceintes peut traduire une forme de « fatigue diplomatique ». Mais, la séquence actuelle comporte un élément nouveau : elle commence à donner une matérialité au contrôle des engagements. Le Mé­ canisme conjoint de vérification élargi (EJVM+) dispose désormais d’un secrétariat et a mené, le 24 août à Minembwe, sa première mis­ sion de vérification du cessez-le- feu. Les parties ont également re­ tenu une méthode standardisée de signalement des violations et convenu d’un mécanisme chargé d’examiner l’état d’exécution des engagements. Seuls deux des huit protocoles prévus dans l’architec­ ture de Doha ont été conclus à ce stade, tandis que demeurent à né­ gocier des questions décisives comme l’accès humanitaire, la res­ tauration de l’autorité de l’État, les arrangements sécuritaires, le retour des déplacés, la relance écono­ mique et la justice transitionnelle. Surtout, les affrontements se pour­ suivent dans plusieurs zones de l’Est, y compris autour des hauts plateaux du Sud-Kivu. La feuille de route peut donc faire bouger les lignes si elle transforme la vé­ rification en responsabilité effec­ tive, si elle s’articule avec le pro­ cessus entre Kinshasa et Kigali et si les négociations de fond avan­ cent. Pour l’instant, nous avons une paix de procédure. L’enjeu est de la convertir en paix de règle­ ment, en levant progressivement les verrous du conflit : sécurité ré­ gionale, contrôle territorial et éco­ nomie de guerre. La nouvelle feuille de route prévoit entre autres, la mise en place d’un mécanisme de suivi des engagements pris par les parties, notamment le respect du cessez-le-feu et une assistance humanitaire aux victimes. Comment amener les deux camps à respecter ces engagements ? L’inexécution répétée des enga­ gements dans l'Est de la RDC dé­ coule d'une architecture longtemps dépourvue d’obligation contrai­ gnante, de constatation impartiale des manquements, et de consé­ quence attachée à la violation. À cela s’ajoute une asymétrie d'inci­ tations où la partie qui détient la possession territoriale a objecti­ vement moins d'intérêt que l'autre à modifier le statu quo, de sorte que l'écoulement du temps de né­ gociation travaille en sa faveur. La bonne foi ne saurait suffire ; quatre leviers nous paraissent détermi­ nants. Le premier est une vérifica­ tion indépendante, rapide et cré­ dible. L’EJVM+ peut jouer ce rôle s’il est capable d’établir les faits, de produire des constats partagés et de réduire la bataille des récits qui suit chaque incident. Ensuite, le levier régional est probablement le plus déterminant. Aucun méca­ nisme de suivi ne produira d'effet durable s'il traite l'AFC/M23 comme un acteur pleinement autonome, alors que les rapports du Groupe d'experts des Nations unies docu­ mentent depuis plusieurs années l'appui extérieur dont le mouve­ ment bénéficie. La question de l'exécution des engagements se joue sur deux tables simultanément : celle de Doha, entre Kinshasa et le Mouvement, et celle de Wash­ ington, entre Kinshasa et Kigali, dont la réunion des 17 et 18 mars a permis de convenir de mesures concrètes de mise en œuvre. Troi­ sièmement, il faudrait aller au-delà des principes, jouer sur les intérêts et agir sur les incitations. Le respect du cessez-le-feu doit ouvrir des bénéfices identifiables (accès hu­ manitaire, reprise des services, re­ construction, réouverture des axes économiques) tandis que les vio­ lations doivent exposer leurs au­ teurs à des conséquences ciblées. Le quatrième levier, est celui de l'ancrage humanitaire des enga­ gements, que votre question évoque à juste titre et que cer­ taines analyses ont tendance à négliger. Les données disponibles donnent une mesure de l'urgence : 632 décès de civils ont été docu­ mentés au Nord-Kivu et en Ituri depuis le 19 mars, près de 27 mil­ lions de personnes se trouvent en situation d'insécurité alimentaire, et le Plan de réponse humanitaire pour 2026, n'était financé qu'à hauteur de 53,3 %. Le pays compte désormais plus de 7 millions de déplacés internes, et les projections envisagent que ce nombre puisse atteindre 9 millions à la fin de l'an­ née si le rythme du conflit se main­ tient. Dans ces conditions, l'assis­ tance humanitaire doit être conçue comme un indicateur de co...

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