« Une élection locale constitue une grande fenêtre d’opportunités »

Dr Gérard Bounougou, enseignant de science poli­ tique à l’Université de Douala.

A mesure que les législatives et municipales approchent, on observe une effervescence au sein des partis politiques mo­ destes. Comment appréciez- vous cette mobilisation ? Cette effervescence doit être lue, non comme un simple activisme conjoncturel mais, comme une ex­ pression de la politisation par le bas et de la quête de légitimation dans un État historiquement cen­ tralisé. Ce que nous observons, c'est la traduction empirique de ce que les politologues appellent la « revanche des sociétés locales » sur l'État central. Ces partis po­ litiques, dépourvus de rente éta­ tique et de capital symbolique na­ tional, ont compris que le scrutin local, de par son mode de scrutin à faible seuil d'entrée et sa prime à la notabilité locale, constitue leur seule fenêtre d'opportunité structurelle pour exister juridique­ ment et financièrement. On est sans ignorer que le financement public est conditionné par la re­ présentativité. Leur mobilisation est donc d'abord une stratégie de survie organisationnelle, une ten­ tative de transformer un label na­ tional faible en fief local fort. Mais elle révèle aussi d'une pa­ thologie du champ partisan ca­ merounais, à savoir l'inflation par­ tisane sans ancrage sociologique. Ici, on crée des partis politiques comme on crée des entreprises pour monnayer une investiture ; dès lors nous apprécions cette ef­ fervescence de manière ambiva­ lente : positivement comme signe de vitalité démocratique et de prise de conscience que la décen­ tralisation ouvre un marché poli­ tique local. Négativement comme une mobilisation souvent factice, sans base militante, sans projet concret et sans moyens de dé­ ploiement. Au regard du contexte politique actuel où le jeu politique semble ouvert malgré l'assise des poids lourds, quelles sont les chances de ces petits poucets ? Dans le contexte spécifique du Cameroun actuel, nous n'analysons pas le jeu politique comme un marché de concurrence pure et parfaite, mais comme un champ de forces où l'État, dans sa di­ mension d' « État-rhizome » ou d'État en voie de consolidation, structure profondément les op­ portunités. Le contexte camerou­ nais actuel est marqué par une « ouverture sous contrainte ». C'est- à-dire que le champ politique ca­ merounais est ouvert institution­ nellement parce que le Code élec­ toral et les lois autorisent le mul­ tipartisme intégral aux élections locales, et que la décentralisation offre formellement 360 espaces de compétition. Il est ouvert so­ ciologiquement parce que la de­ mande sociale locale (eau, routes, emplois, sécurité, etc.) crée une délégitimation des élites tradi­ tionnelles et un appel à l'alternance de proximité. Toutefois, il reste fermé structurellement par deux grands verrous que les petits partis sous-estiment généralement : premièrement, le verrou de l'éco­ nomie politique de l'élection. Il s'agit de comprendre qu'une élec­ tion locale au Cameroun coûte ex­ trêmement cher (entre caution, campagne, et sécurisation du vote). Or, le RDPC, de par ses stratégies politiques, bénéficie d'une rente partisane que les « petits partis » n'ont pas. Deuxièmement, le verrou socio-anthropologique. Il s'agit de comprendre que le vote local reste un vote d'allégeance, d'appartenance et de réseau. On vote pour « notre fils, notre élite » qui peut ramener la route, pas pour un label. Les poids lourds ont capitalisé des décennies de clientélisme et de notabilité. Alors, quelles sont leurs chances des plus petits ? Elles existent, mais elles sont conditionnelles et loca­ lisées, jamais nationales. Elles ré­ sident dans trois interstices. L'in­ terstice de la défaillance des grands partis : là où le RDPC ou l'UNDP sont divisés par des que­ relles d'investiture, un petit parti uni autour d'un leader local consen­ suel peut créer la surprise. L'in­ terstice de l'abstention et du vote sanction : dans les grandes villes où le taux d'abstention est souvent massif et où le vote jeune est vo­ latile, un petit parti qui porte un discours de rupture générationnelle et anti-système peut capter un électorat qui ne se reconnaît plus dans les poids lourds. L'interstice de l'alliance tactique : paradoxa­ lement, la meilleure chance du petit parti n'est pas de gagner seul, mais ...

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