« Le sérieux d’un partenariat se mesure à ce qu’il apporte aux populations »

Dr Christian Pout, ministre plénipotentiaire, président du Think Tank Ceides et Visiting Associate.

Depuis les vingt dernières an­ nées, la Russie affiche un intérêt pour l’Afrique. Qu’est-ce qui peut expliquer ce changement de Moscou pour le continent ? Il s’agit d’un retour, car la Russie connaît notre continent depuis long­ temps. À l’époque soviétique, Mos­ cou a soutenu plusieurs mouve­ ments de libération, et a formé des cadres africains en très grand nom­ bre. L’historien Constantin Katsa­ kioris a recensé plus de 43 000 di­ plômés des universités soviétiques pour la seule Afrique subsaharienne, jusqu’en 1991. Le Cameroun fait partie de cette histoire. Les relations diplomatiques avec Moscou datent de février 1964, et la partie russe estime à environ 2 000 le nombre de nos compatriotes formés chez elle. Il y a eu une rupture à partir de 1991. La Russie s’est concentrée sur ses propres difficultés et, dès 1992, elle fermait neuf ambassades et trois consulats sur le continent. Son ambassade à Ouagadougou a rouvert plus de trente ans après, en décembre 2023. Le retour pro­ prement dit commence en 2006. Cette année-là, le président Poutine se rend en Algérie. Les signaux se multiplient ensuite à l’approche du premier Sommet Russie-Afrique. En janvier 2019, Rosoboronexport, l’agence russe d’exportation d’armes, annonçait que 2019 serait « l’année de l’Afrique » pour la coopération militaro-technique russe, et en oc­ tobre, Sotchi accueillait 43 chefs d’État et de gouvernement afri­ cains…Alors, pourquoi cette accé­ lération ? D’abord parce que les re­ lations entre Moscou et les capitales occidentales se sont dégradées en 2014, puis en 2022. Les partenaires du Sud ont alors pris davantage de valeur à ses yeux. Ensuite parce que l’Afrique pèse plus lourd qu’hier. Elle représente 54 des 193 États membres des Nations unies, et l’Union africaine siège au G20 depuis 2023. Du côté africain, nos États veulent diversifier leurs partenaires sans choisir de camp, et ils en ont les moyens. Selon les derniers chiffres pu­ bliés lors du 3e Sommet Rus­ sie-Afrique tenu à Moscou, il y a quelques jours, le volume des échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique s’élève à près de 16 680 milliards de F. Quels leviers actionner pour non seu­ lement accroître ce volume, mais équilibrer ces échanges ? Selon l’agence russe Agroexport, la Russie a vendu en 2021 au Ca­ meroun pour 137 millions de dollars de produits agricoles, presque uni­ quement du blé. Elle nous en a acheté pour 1,7 million. Un signal positif mériterait pourtant d’être relevé. Entre 2024 et 2025, les achats russes en Afrique sont pas­ sés de 3,5 à 4,4 milliards de dollars, soit une hausse d’un quart, pendant que les ventes russes reculaient. Le déséquilibre a peut-être com­ mencé à se réduire. La question est de savoir comment accélérer ce mouvement. Je partirais d’un pro­ duit que nous connaissons bien : le cacao. La Russie a exporté près d’un milliard de dollars de chocolat en 2025, selon la même agence. Pour le fabriquer, elle importe des fèves, principalement de Côte d’Ivoire et d’Équateur. Selon le pré­ sident russe Vladimir Poutine, les produits agricoles africains couvrent à peine 8 % des besoins d’importa­ tion agricole de la Russie. La banane en donne une idée. Sur les huit premiers mois de 2024, la Russie en a importé 776 000 tonnes du seul Équateur, alors que le Cameroun en a produit près de 880 000 tonnes en 2022. Pour conquérir ce marché, nos produits doivent pouvoir voya­ ger. Or, les liaisons maritimes di­ rectes restent rares. Des opérateurs russes ont annoncé en 2025 une ligne entre Novorossiisk et Lagos. Les ports de Douala et de Kribi au­ raient intérêt à entrer dans ce type de schéma. Il faudrait aussi que nos exportateurs puissent être payés dans des conditions sûres. Selon le président Poutine, plus de 85 % des règlements se font dés­ ormais en roubles et en monnaies locales, ce qui facilite les achats africains de produits russes. Ce mé­ canisme devrait encore être adapté aux ventes africaines en Russie, dans le respect des réglementations applicables. Le dernier levier est l’investissement productif sur le continent. Depuis février 2026, les règles d’origine de la ZLECAF sont entièrement agréées. Une entreprise qui produit en Afrique selon ces rè­ gles accède à un marché de 1,3 milliard d’habitants. La zone indus­ trielle russe prévue en Égypte, près du canal de Suez, répond à cette logique. À Moscou, la Russie a signé un Plan d’action 2027-2029 avec la Communauté économique des États de l'Afrique Centrale, dont le Cameroun est membre, ainsi qu’un mémorandum avec le Secrétariat de la ZLECAF. L’Afrique centrale dis­ pose donc d’un cadre, et il lui ap­ partient d’y inscrire des projets pré­ cis, assortis d’objectifs mesurables en emplois, en contenu local et en produits transformés. Le président Poutine souhaite porter les échanges au-delà de 50 milliards de dollars, j’y ajouterais volontiers un objectif de rééquilibrage. S’il est avér&eac...

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