« Ma plume ne souffre pas de ma double appartenance »

Gaston Kelman, écrivain.

Vous revenez avec un nouvel ouvrage, essai autour de l’islamisme radical, dont vous êtes le co-directeur de publication avec Eugène Ebode. Le Salon du livre s’est-il présenté comme l’occasion idoine de le faire découvrir au public camerounais ?

En effet, « Contre la nuit des ombres : Les plumes de la colère », que nous avons réalisée, n’est pas une une oeuvre de fiction ou bien une oeuvre générale. Nous avons fait une oeuvre qui était spécialement destinée à un public, à une situation bien contextuelle. Par nos écrits, nous ne visons pas l’Islam, nous visons Boko Haram. Quoi de mieux que de présenter cet ouvrage au Salon du livre de Yaoundé, car c’est vraiment un lieu d’explosion de créativité, de choix et même de divertissement. Pour l’écrivain, le salon du livre, c’est un lieu exceptionnel pour paraître. L’écrivain tout seul s’en va faire des conférences, écrire dans la solitude, et puis un jour il trouve ses frères, ses confrères, ses collègues dans les espaces comme le salon du livre, organisé par une instance supérieure. Donc, le salon du livre, c’est vraiment très important. On dit que les gens n’aiment pas la lecture, mais le salon du livre est le premier pas vers cette politique qui rend le livre moins rébarbatif, puisqu’ici on le célèbre. Donc ce Salon est le premier élément à mettre en avant dans cette politique de promotion du livre camerounais. On attend d’autres éléments tels que l’amélioration de l’offre et de la qualité, qui dépendra aussi des écrivains en union avec l’Etat. L’Etat doit aussi jouer le rôle de mécène dans la politique de production du livre.

Vous abordez très souvent les questions d’identité comme dans le célèbre « Je suis noir et je n’aime pas le manioc », témoignage sur la condition des Noirs dans la société française. Comment en tant qu’écrivain né dans un pays et vivant dans un autre, avez-vous réussi à conserver l’identité de votre écriture ?

« Je suis Noir et je n’aime pas le manioc » est un essai. Je peux écrire un essai sur les abeilles, même si je suis très étranger à l’univers des abeilles. Je peux écrire un essai sur la Russie, je ne suis Russe ni d’adoption, ni de naissance. Mais cette oeuvre-là parle d’un peuple, des personnes dont je fais partie : la population noire en France. Mais si ce livre a été bien accueilli au Cameroun, c’est parce qu’il a peut-être le mérite d’avoir une certaine universalité. D’après ma description de ce que c’est qu’une personnalité, on appartient à l’espace de naissance et de vécu. Je veux dire que, je connais plein de jeunes qui sont nés à Yaoundé qui s’appellent Ntamack ou bien Kamdem qui ne parlent que la langue ewondo. Cela démontre l’importance de l’espace. Le Camerounais d’aujourd’hui qui vit dans tous ces mélanges ressemble-t-il au Camerounais d’il y a 50 ans, avec beaucoup moins de brassages ? Il y a des mariages mixtes, parce que effectivement, les enfants se rendent compte qu’ils appartiennent à leur espace, pas seulement à leur origine. Et c’est de ça que ce livre parlait.

Vous restez proche de cette notion d’identité dans « Au-delà du noir et du blanc ». Opposer ces deux « couleurs », ne donnet- il pas la fâcheuse impression de toujours diviser un monde plein d’origines diverses en seulement deux parts : le Noir et le Blanc ?

Ce n’est pas nous qui divisons. Il est un constat aujourd’hui, la notion de race a une grande importance. Le Noir croit que le Blanc le dépasse. Le Noir a le complexe d’infériorité, le Blanc a le complexe de supériorité, je n’y peux rien. Je suis obligé de m’appuyer sur cela pour dénoncer et proposer des solutions pour qu’on en sorte. Quand un pays comme le Cameroun n’arrive pas à sortir de la langue française, c’est parce qu’on a l’impression que la langue française est meilleure que nos langues. J’ai l’humilité de reconnaître que nous avons un certain complexe. Nous sommes des aliénés et il faut que je trouve un médicament à cela. Ce n’est pas moi qui divise le monde en noir et blanc, c’est le monde qui se présente à moi en noir et blanc. Et moi je pense aujourd’hui être l’un des plus grands, peut-être le premier combattant en tout cas au Cameroun de cette notion de races. Je ne chante plus l’hymne national en français. Je milite tous les jours pour que nous ayons une langue nationale camerounaise. Tout de même, vos oeuvres se rapportent en majorité à cette évocation du Blanc et du Noir… D’un autre côté, j’aimerais abonder dans votre sens, car il est vrai que j’ai souvent eu des remarques comme quoi, presque tous les titres de mes livres tournent autour du noir et du blanc : « Au-delà du noir et blanc », « Les Blancs m’ont refilé un dieu moribond », et même « Pour en finir avec la Lybie raciale ». Beaucoup de mes livres ont cette connotation, parfois je ne m’en étais pas rendu compte mais c’est quelque chose qui s’impose à moi et je dois me battre pour en sortir.

Vous êtes un partisan de la conservation de sa culture peu importe où l’on se trouve. Dans une société encline à la mondialisation, cette volonté estelle toujours réalisable ?

Justement, le danger de la mondialisation nous impose de savoir que nous venons de quelque part. La mondialisation, Dieu merci elle est commerciale, mais ne nous y trompons pas, car quand on en parle, l’idée de domination occidentale intervient immédiatement. Parce qu’effectivement c’est le modèle occidental qui est, entre guillemets, mondialisé. Beaucoup de nationalistes français qui refusent aujourd’hui l’Europe, qui disent attention à l’Europe, brandissant une inquiétude autour de la disparition du français, craignent d’être bouffés par l’anglais. Cette revendication rend plus forts que jamais, les mouvements de régionalisme en Europe. Les Bretons, les Basques, les Catalans, tous ces peuples veulent revenir à leur langue sans toutefois rejeter catégoriquement le français. Alors, combien à plus forte raison, nous les Camerounais qui utilisons la langue des autres ? Il n’y a qu’en Afrique où on trouve les peuples qui parlent la langue des autres, qui enseignent à l’école avec la langue et les livres des autres. Dans ces conditions-là, le Cameroun n’existe pas encore. Donc, plus la mondialisation technologique nous gagne, plus nous devons justement recourir à la seule chose qui peut représenter notre virginité et notre authenticité. Vous avez peut-être remarqué que tous les noms des peuples sont les noms de leurs langues. Les Français parlent le français, les Espagnols parlent l’espagnol, les Anglais parlent l’anglais, les Bassa parlent Bassa, etc.

Et les Camerounais eux, que parlent-ils ? Pensez-vous qu’en tant qu’auteur camerounais, né au Cameroun et vivant en France, vous avez vraiment réussi à conserver cette flamme natale, vos origines dans votre plume ?

Je pense être l’écrivain le plus populaire au Cameroun. Peu importe les positions de certains, mais quand je suis dans la rue, rares sont les personnes qui ne sont pas contentes de me voir. Même quand ils ne sont pas d’accord avec mes idées, ils trouvent que je suis pleinement Camerounais, que je suis entre guillemets abordable, que j’aime les gens. Cette « camerounité », cette volonté d’être avec mon peuple, m’incite à participer à des événements comme le Salon du livre de Yaoundé, même si ce n’est pas toujours le bonheur total, mais je suis très fier d’être là parce que je viens pour mon peuple. Au Cameroun, je suis le plus Camerounais des Camerounais. En France, je suis le plus Français des Français. Au niveau de ma plume, ça ne me gêne pas, puisque j’ai écrit des livres qui ont des thématiques camerounaises ou africaines, par exemple : « Les hirondelles du printemps africain » ou « Pour en finir avec la Lybie raciale ». J’ai également écrit des livres qui sont typiquement français, par exemple « Je suis Noir et je n’aime pas le manioc », ce livre universel qui rattrape les problématiques identitaires du Cameroun. Vraiment je n’ai aucune gêne dans ma plume. Grâce aux essais dans lesquels je suis assez bon, je suis classé en France parmi les meilleurs auteurs s’intéressant à la problématique de l’identité, à tel point qu’un ministère m’a copté comme conseiller. Ici au Cameroun, je suis très souvent copté pour des oeuvres collectives. Ni ma plume, ni mon discours ne sont entachés par ma double appartenance aujourd’hui.

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