La toile, entre contradictions et hypocrisie

Au lendemain de la visite du ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, le pouvoir peut se targuer d’une belle réussite. A l’observation, ce fut un séjour intense, utile et fructueux pour les deux partenaires, une opportunité rare de resserrer un lien ancien mais marqué du sceau de la complexité. Cette relation Cameroun-France est en effet comparable à l’histoire d’un vieux couple, parsemée de non-dits atroces, de malentendus bruyants, de rebuffades et de retrouvailles. Lorsqu’elle atteint son pic le plus bas, le sens des intérêts stratégiques communs finit toujours par prendre le dessus et par la relancer de plus belle… Mieux que les dirigeants, ce sont encore les peuples eux-mêmes qui symbolisent à merveille ce lien étrange d’amour-haine.

Les diatribes en continu des médias français contre Yaoundé en sont l’une des manifestations les plus visibles. Ainsi, les éditorialistes français s’agacent-ils régulièrement de ce que leurs dirigeants ou ceux de l’Union européenne ne soient pas plus cinglants et plus directifs avec le Cameroun, accusé d’immobilisme dans tous les domaines. Ce faisant, ils savent qu’ils touchent un point sensible, parce que les Camerounais sont fiers, un brin chauvins, mais surtout jaloux de leur indépendance, réelle ou factice.

Quant aux Camerounais, eh bien, ils ne sont pas en reste. Comme s’ils portaient dans leur âme les chéloïdes d’une passion mal soldée, au terme d’une guerre de libération douloureuse et encore taboue avec la France, ils sont habités par un ressentiment que le temps ne parvient pas à dissiper. La manière ostentatoire dont ils cultivent la mémoire du passé colonial allemand au Cameroun par exemple, sans craindre de se déclarer nostalgiques, n’est-elle pas un subterfuge pour mieux exorciser d’autres fantômes du passé qui hantent encore l’inconscient collectif ? Toujours est-il que l’effervescence des réseaux sociaux depuis la rencontre de Jean-Yves Le Drian avec certains chefs de formations politiques, à laquelle les médias traditionnels ont fait écho, est une parfaite illustration de cette complexité. A les en croire, c’est un crime de lèse-souveraineté de la part du diplomate français d’avoir parlé aux responsables politiques, sans compter qu’ils le soupçonnent d’avoir exercé des pressions sur le pouvoir, suite à une note confidentielle divulguée dans les réseaux sociaux, demandant la suspension de la procédure d’adjudication de la concession du Port autonome de Douala, le temps que la Justice, saisie par le Groupe Bolloré, s’exprime sur le litige. Or, tout le monde feint manifestement d’ignorer que cette suspension, la Justice camerounaise elle-même l’avait demandée plusieurs semaines auparavant. La note querellée ne saurait donc être au mieux, qu’un rappel à l’ordre, et non une réattribution en violation de la procédure, sous le diktat français.

Loin de nous pourtant l’idée de dénier aux Camerounais le droit de défendre la souveraineté de leur pays. C’est le devoir de tout patriote. Encore faut-il être sincère, avoir les bonnes clés de lecture des faits, et ne pas s’inscrire dans la contradiction la plus flagrante. En effet, ceux qui poussent des cris d’orfraie aujourd’hui sont les mêmes qui hier, ont regardé sans broncher des hommes politiques et des leaders sociaux conditionner leur participation au Grand dialogue national par la désignation préalable d’un médiateur, en l’occurrence une personnalité ou une nation occidentales. Silence complice encore, lorsque d’autres compatriotes ont exigé que la tenue de cette grande palabre familiale se tienne en « terrain neutre », comme si la terre du Cameroun était minée pour ses propres enfants. Même mollesse de réaction lorsqu’une certaine diaspora, en bandes organisées à la manière des terroristes, a battu les pavés français, suisses, belges ou allemands, pour réclamer à ces puissances étrangères le changement politique au Cameroun, en vandalisant les symboles de l’Etat. Et en déniant implicitement sa souveraineté au Cameroun, de ce fait même.

Comment ne pas mentionner l’acharnement épistolaire contre le Cameroun, par le biais d’une kyrielle de lettres de délation dont nos compatriotes inondent le Congrès américain, les instances de l’Union européenne, et les lobbyistes des droits de l’Homme, dans l’espoir d’infléchir les politiques internes, comme si l’indépendance du pays acquise au prix du sang était factice ? Et que penser des médias camerounais qui insinuent à longueur d’écrits qu’un président africain n’en est pas un s’il ne reçoit pas la visite du représentant de l’ancienne puissance coloniale? Y aurait-il un adoubement plus important et plus significatif que celui des peuples africains eux-mêmes, à travers le suffrage universel ?

Comme on peut le constater, les donneurs de leçons ont le syndrome de l’aveuglement volontaire et de l’indignation sélective. C’est pourquoi ils ne sont pas à une contradiction près. Car enfin, est-il plus tolérable pour un citoyen camerounais, d’aller à l’étranger réclamer une mise sous tutelle internationale de son pays, que de discuter librement à Yaoundé avec le représentant d’un pays ami, préoccupé par la stabilité de notre Nation ? Entreprendre une telle démarche est révélateur de ce qu’une certaine élite camerounaise, qui parasite la toile et les plateaux de télévision pour semer le désespoir, n’est pas à la hauteur des nombreux défis d’un jeune pays en construction, qui doit compter d’abord sur ses propres forces. Il est aussi à craindre que cette élite, biberonnée à l’idéologie occidentale, ne puisse se résoudre à marcher sur ses propres jambes. Et si jamais elle était aux affaires, elle condamnerait le pays au mimétisme et à l’assistanat sans limites. Ce serait là une vision bien étriquée de la souveraineté !

Enfin, il ne faut pas craindre de faire un rappel historique : Paul Biya avait déclaré en 1986 en Allemagne, lors d’une visite officielle : « Le Cameroun n’est la chasse gardée de personne », et il s’est attelé à mettre en oeuvre une telle vision. Il ne saurait donc faire l’objet d’un procès en profanation de souveraineté, 30 ans plus tard, au moment où le Cameroun est devenu le modèle même de la diversification des partenaires stratégiques, une terre d’opportunités pour de nombreux pays, au nom d’intérêts mutuellement bénéfiques. C’est le même Paul Biya qui avait déclaré : « La Conférence nationale est sans objet », en 1991, devant la pression de ses partenaires occidentaux. Et c’est encore le même qui a organisé le 30 septembre dernier le Grand dialogue national, à Yaoundé, terre de nos ancêtres. Peut-on être plus constant dans l’affirmation du principe de la souveraineté, plus respectueux de sa transcription ? Plutôt que de porter des jugements-couperets, apprenons à protéger la souveraineté de notre pays, en ne fragilisant pas ses institutions. C’est le meilleur moyen de les mettre à l’abri de l’interventionnisme des grandes puissances, qui n’appliquent que la règle politique la plus ordinaire : recourir à tout et profiter de tout pour accumuler encore plus de richesses, engranger encore plus de puissance.

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