« La véritable mobilisation pour le climat doit être populaire »

Pr Saïbou Issa, historien, spécialiste des Relations internationales et directeur de l’Ecole normale supérieure de Maroua.


L’année 2019 dans le monde a été marquée par la rencontre le 28 janvier à Hanoï au Vietnam entre les présidents américain, Donald Trump et nord-coréen, Kim Jong-un. Jusqu’ici, aucune avancée majeure sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Qu’est-ce qui peut être fait en 2020 pour sortir de l’impasse actuelle ?
La diplomatie nucléaire en Asie doit être lue dans une perspective globale incluant les enjeux stratégiques des aptitudes nucléaires des pays d’importance moyenne sur l’échiquier militaire mondial. La proximité de ces pays avec une des grandes puissances rivales du moment, ou le risque qu’ils soutiennent des mouvements hostiles aux logiques d’équilibre dans des zones fragiles, sont au cœur des discussions qui n’en finissent pas sur l’endiguement de la course aux armements, en particulier l’accès au club nucléaire. La situation de la Corée du Nord est assimilable à celle du Pakistan, car ce sont deux pays dont la nucléarisation est consubstantielle aux rivalités de la Guerre froide. Prise isolément, la Corée du Nord ne représente pas un danger systémique. C’est le risque que ses agissements enclenchent les tutorats américain et chinois sur Séoul et Pyongyang respectivement, qui donnent à la question nucléaire coréenne l’intérêt qu’elle revêt. Pour les leaders successifs de la Corée du Nord, les bruissements qu’ils font de temps à autre en testant un missile peuvent être perçus comme des marques d’une logique complexe de pérennisation d’une posture à rentabilités variables. De ce fait, les rencontres entre les leaders américain et coréen ne pourraient aboutir à des changements fondamentaux que si la Chine, soutien de la Corée du Nord, y trouve un intérêt. Cet intérêt pourrait revêtir la forme d’un allègement substantiel du dispositif militaire américain dans la région. Ce n’est pas demain la veille. En outre, la Corée du Nord ne me semble pas si intéressée par une fréquentabilité internationale passant absolument par un bon comportement nucléaire. Du côté de Washington, il reste ardu de maintenir une politique crédible de fermeté vis-à-vis de l’Iran et ne pas, tout au moins pour la forme, afficher la même attitude à l’égard de la prolifération nucléaire partout.            
Une nouvelle page des relations entre la Russie et l’Afrique a été ouverte au cours d’un sommet organisé en octobre dernier à Sotchi. Comment dès 2020, l’Afrique peut-elle commencer déjà à tirer profit de ce partenariat ?
Depuis les années 1990, l’Afrique est sortie des compartimentations géopolitiques qui limitaient les regroupements aux liens traditionnels avec leurs anciennes puissances coloniales. La quête de collaborations économiques, de débouchés, de sources d’énergie, ont diversifié les partenariats avec l’Union européenne, le Brésil, la Turquie, la Chine et plus récemment la Russie. A Sotchi, la Russie a manifesté une forte volonté de retour sur un continent dont elle s’était retirée à l’implosion de l’Union soviétique. La nouvelle donne est surtout commerciale. Pour l’instant, c’est l’approvisionnement en équipements de défense et de sécurité qui semble être en tête des priorités, le continent africain étant en proie à des menaces croissantes requérant une technologie militaire plus fine et adaptée à la réponse aux menaces militaro-criminelles actuelles. Il est envisageable que la diversification des partenaires bénéficie au marché africain, si le jeu de la concurrence permet de discerner entre les offres. A condition, bien entendu, de considérer le transfert des technologies, le renforcement des outils de transformation locale, le développement des chaines de valeur et l’ouverture de nouvelles de production.
La conférence climat organisée à Madrid en Espagne s’est achevée sur un constat d’échec général, les grands pollueurs n’ayant pris aucun engagement concret. Qu’est-ce qui peut être fait pour rectifier le tir en 2020 surtout avec le départ annoncé des Etats-Unis de l’accord de Paris ?
Le débat sur le changement climatique et les voies pour infléchir l’effet de serre pose la question holistique des modes de consommation. Les sociétés industrielles sont renforcées par l’ultralibéralisme qui prévaut depuis que la production des richesses prime sur la préservation du bien-être consécutivement à la mondialisation. De ce fait, les critiques contre les pollueurs sont assimilées à une rivalité idéologique, dès lors qu’écologie, économie et politique s’imbriquent. L’audience croissante des partis « Verts » en Europe impose une modulation conséquente des politiques publiques nationales et des postures des gouvernements à l’international. Tel n’est pas encore le cas aux Etats-Unis dominés pour l’instant par les partisans de la libre entreprise sans grande restriction. Même les Démocrates, d’habitude plus sensibles aux questions environnementales ne peuvent substantiellement modifier la posture de Washington sans risquer de s’aliéner certaines forces internes. La véritable mobilisation pour le climat doit être populaire. Sans une conscience écologique globale passant par l’éducation environnementale, la responsabilité écologique jusque dans les foyers, les conventions internationales ne suffiront pas. Nous sommes concernés, ne serait-ce qu’à travers les reboisements. Si chaque habitant des zones menacées par l’aridité plantait et entretenait un arbre tous les trois ans, on construirait de gigantesques barrières vertes.   
Du sang a encore coulé au Yémen avec des milliers de morts enregistrés en 2019. Y a-t-il encore espoir de sauver ce pays du Moyen-Orient de la spirale actuelle ?
L’hydre politico-religieuse fait mal à la construction des nations multiculturelles un peu partout à travers le monde. A des degrés variables, les représentations basées sur les fixations doctrinaires ou sectaires semblent de plus en plus supplanter les rivalités géoéconomiques qui ont récemment porté les conflictualités régionales. La crise yéménite est symptomatique de la résurgence récurrente du passé dans les rapports de pouvoir et la hiérarchie politique factice entre les peuples sur la base de leurs liaisons idéologiques ou particulièrement religieuses. C’est le drame du Proche et du Moyen-Orient depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Démocratie et identités peinent à trouver des convergences, faisant le lit des extrémismes. Pourtant, il faut bien trouver des mécanismes de coexistence comme le Liban a pu s’y résoudre pendant des décennies malgré des soubresauts qui ne remettent pas en cause la nécessaire participation de toutes les composantes sociologiques à la gestion de l’Etat. 

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